jeudi 21 janvier 2010

Financement sur projet de la recherche

L'un des slogans de l'IAS est qu'on y est libre d'effectuer sa propre recherche, sans restriction. Comme le disait son fondateur, Abraham Flexner, dans les années 30 :

... the scholars who have, throughout human history, meant most to themselves and to human progress have usually followed their own inner light... (Les savants qui, au cours de l'histoire humaine, ont le plus apporté à eux même et au progrès humain ont le plus souvent suivi leur propre lumière intérieure.)
La rançon de cette liberté est l'exigence. Comme le disait le directeur de l'IAS le 11 janvier dernier, lors de la réception de rentrée (très bonne la bouffe, d'ailleurs), you will solely be responsible for your failures.

À l'inverse, il est de bon ton aujourd'hui de chanter les louanges de la recherche financée sur projet. La National Science Foundation américaine dispose d'un budget phénoménal et finance de très nombreux projets. En gros, un mathématicien junior peut espérer obtenir $20,000 pour voyager pendant quelques années, un mathématicien senior de bon niveau peut compter sur $100,000, souvent plus. À l'inverse, l'Agence nationale de la recherche finance seulement une trentaine de projets dans tous les domaines mathématiques, et chacun de ces projets est une usine à gaz dans lequel on doit mettre en valeur les synergies, les verrous scientifiques à débloquer, etc., pour des montants plus faibles (200 000 € pour 4 ans et une dizaine de mathématiciens, souvent de premier plan).

Une autre différence, notable, entre les deux institutions est la publicité qu'elles font aux projets qu'elles financent : sur le site de la NSF (onglet Awards), on peut savoir qui a obtenu combien, pour quelle durée, avec un résumé raisonnable du programme de recherches concerné.

Et l'ANR, ce n'est pourtant pas si mal que ça : le comité de mathématiciens qui décide du sort de leurs collègues bosse sérieusement (j'en ai fait partie...), en se fondant sur des avis indépendants de collègues souvent étrangers. Là où ça devient plus embêtant, c'est quand des structures aux capacités de financement encore moindre (collectivités locales, voire nos propres universités !) nous demandent de monter des projets pour n'obtenir que des sommes dérisoires (mais nécessaires...). À chaque fois, c'est du temps passé à remplir des formulaires, les faire signer (toute la hiérarchie universitaire y passe, jusqu'au président), etc., tout en sachant qu'ils ne seront évalués que sommairement. Mais ça s'appelle avoir une politique scientifique que d'avoir le pouvoir de donner de l'argent à qui l'on veut dans son université.

Pour revenir au financement sur projets, tous les scientifiques connaissent les limites de cet exercice. La règle numéro 1 consiste à expliquer que l'on veut faire ce qu'on a plus ou moins déjà fait (mais pas publié). Comme le disait le directeur de l'IAS lors de la même réception:

If you have to tell exactly what research you are going to do, and if you have to tell exactly how you are going to do it, this research will likely not be very original. (Si vous devez dire exactement quelles recherches vous comptez entreprendre, et dire exactement comment vous allez vous y prendre, ces recherches ne seront probablement pas très originales.)
Du miel à mes oreilles ! Mais le lendemain de cette réception, 12 janvier 2010, c'était la date limite de dépôt d'un projet ANR que j'ai monté avec quelques amis. Même si elle est parfois un peu aigre, ne crachons pas trop dans la soupe...

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